Du 23 au 25 avril 2026, Lomé a accueilli la première édition du Festival inter-régional du fonio (FESTIFONIO-1) au Centre togolais des expositions et foires (CETEF TOGO 2000). Pendant trois jours, producteurs, transformateurs, investisseurs et consommateurs se sont retrouvés autour d’une céréale longtemps négligée, aujourd’hui au cœur d’une dynamique de valorisation portée par des acteurs des deux rives du Sahel.

Un festival né d’une décennie de travail sur le terrain
Le FESTIFONIO-1 n’est pas né d’une initiative improvisée. Il résulte de plus de dix ans d’engagement de plusieurs organisations autour de la filière fonio au Togo. L’événement est porté par le Conseil interprofessionnel de la filière fonio du Togo (CI2F), avec l’appui d’INADES-Formation Togo et du cabinet Development and Environment Partners (DEP SARL), sous le parrainage du ministère de l’Agriculture, de l’Hydraulique Villageoise et du Développement Rural.
L’annonce officielle a été faite le 17 avril 2026 lors d’une conférence de presse à Lomé. Bassane Bakoulmde, président du CI2F, a posé clairement l’enjeu : « Le FESTIFONIO est une initiative dédiée à la promotion, à la valorisation et à la structuration de la filière fonio. Malgré son potentiel reconnu, la filière demeure encore faiblement structurée et insuffisamment valorisée. »
Pour Sélome Adoussi Houetognon, directrice d’INADES-Formation Togo, ce festival a une signification particulière : « Ce choix répond au travail que nous faisons depuis dix ans sur la promotion du fonio au Togo. Nous avons choisi de promouvoir des vivres de souveraineté, qui présentent un intérêt sociologique, économique et écologique. » L’organisation a, depuis plusieurs années, structuré toute une chaîne de valeur locale : production de semences de qualité en collaboration avec des semenciers, accompagnement des femmes transformatrices via des unités de décorticage, et mise en réseau avec les circuits de commercialisation.
Une céréale aux qualités nutritionnelles sous-estimées
Le fonio est l’une des plus anciennes céréales cultivées en Afrique de l’Ouest. Il pousse sur des sols pauvres, nécessite peu d’eau et peut être récolté en six à huit semaines seulement. Ces caractéristiques en font une culture particulièrement adaptée aux aléas climatiques actuels. Patate Anayao, producteur dans la préfecture de Doufelgou, le confirme : « Même avec deux ou trois pluies seulement, on peut récolter le fonio. C’est une culture rapide et adaptée aux changements climatiques. »

Sur le plan nutritionnel, le fonio contient du fer, du calcium, du magnésium, du zinc et du manganèse. Il est riche en vitamines B1 et B2, en phosphore et en acides aminés essentiels, en proportion supérieure à celle de nombreuses autres céréales. Sans gluten et facile à digérer, il convient aux personnes intolérantes au gluten et aux diabétiques. Il contribue également à la régulation de la glycémie et à la prévention de certaines maladies cardiovasculaires.
Pourtant, malgré ces atouts reconnus, le fonio reste peu connu d’une grande partie de la population togolaise. Il occupe la cinquième place des céréales produites dans le pays, derrière le maïs, le sorgho, le mil et le riz. C’est précisément ce décalage entre le potentiel de la céréale et sa faible visibilité qui a motivé l’organisation du festival.

Une production ancrée dans les traditions locales
Au Togo, le fonio est principalement cultivé dans les régions des Plateaux et de la Kara, ainsi que dans une partie de la région des Savanes, notamment à Oti-Sud. Chez les Akposso, c’est une céréale identitaire, liée aux traditions et aux cérémonies.
La production reste cependant majoritairement artisanale. Du semis à la transformation, les travaux sont effectués à la main, souvent par des femmes et des personnes âgées. Akouvi Gbogbo, productrice à Atakpamé, à environ 175 km au nord de Lomé, illustre bien cette réalité. Engagée dans la culture du fonio depuis 2010, elle produit jusqu’à dix tonnes par an dans le cadre d’un groupement de vingt-cinq femmes. « Nous cultivons et récoltons ensemble », dit-elle. Elle signale aussi des progrès concrets sur la qualité : « Le problème du sable est résolu. Nous tamisons nous-mêmes le fonio avant de le vendre. »

Patate Anayao, producteur à Doufelgou avec une production annuelle d’environ sept tonnes, pratique une technique de semis échelonnés pour garantir de bonnes récoltes. Il mentionne également que le fonio togolais commence à franchir les frontières : « Nous exportons vers le Bénin, le Burkina Faso et même l’Allemagne. » Le calendrier agricole a toutefois évolué sous l’effet des changements climatiques. « Avant, on semait en mai. Aujourd’hui, on commence plutôt en juin jusqu’en août », précise-t-il.
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Une dimension régionale : l’exemple du Burkina Faso
L’un des apports majeurs de cette première édition du FESTIFONIO-1 à Lomé est sa dimension interrégionale. Des exposants venus du Burkina Faso et du Bénin ont participé au festival, apportant leurs savoir-faire et leurs innovations.
Estelle Bayala, chargée de communication et de suivi-évaluation pour le projet Fonio Force, basé à Bobo-Dioulasso, a représenté l’expérience burkinabè. Son projet promeut une variété améliorée appelée CVF 109, qui arrive à maturité en trois mois, contre quatre pour la variété traditionnelle. Elle met aussi en avant les progrès de la transformation : « Nous arrivons aujourd’hui à produire du fonio 100 % pur, sans sable. Cela ouvre la voie à une large gamme de produits dérivés : farine, biscuits, couscous instantané, bouillie, et même du pain et des pâtisseries. »
Pour elle, le festival a aussi une valeur humaine et culturelle : « Nous avons les mêmes racines, les mêmes traditions. C’est une véritable richesse. » Elle souligne néanmoins un défi commun aux deux pays : la faible consommation quotidienne du fonio. « Au Burkina comme au Togo, le fonio est encore peu consommé au quotidien. Nous devons l’amener dans nos foyers, dans nos plats de tous les jours, pour qu’il redevienne une céréale leader. »
Une vitrine pour la filière et ses acteurs
Pendant trois jours, le CETEF a réuni une trentaine d’exposants venus des régions des Plateaux et de la Kara. Le programme a combiné expositions, dégustations, conférences-débats, panels scientifiques, rencontres B to B, animations culturelles et démonstrations culinaires. Les visiteurs ont pu découvrir le fonio sous des formes inattendues : croissants, pizzas, dèguê, plats traditionnels revisités, semoule précuite, farine, couscous, et mélanges pour jeunes enfants.

Nature Marché, une entreprise spécialisée dans la production et la commercialisation du fonio sous plusieurs formes, a présenté ses gammes lors du festival. Hodor Sylviane, exposante, a détaillé ses produits : « Nous avons différentes variétés de fonio : du fonio en semoule précuite, en farine, en couscous, ainsi que du fonio mix en farine, c’est-à-dire un mélange de fonio, de sorgho et de blé destiné aux enfants de 0 à 5 ans. »
La réaction du public a été positive. Odile Amévi Atoko, consommatrice présente lors du festival, a témoigné : « J’ai été impressionnée par la diversité des mets à base de fonio. C’est vraiment délicieux. »
Une filière à structurer pour passer à l’échelle
Au-delà de l’aspect festif, le FESTIFONIO-1 a aussi servi d’espace de réflexion stratégique. Les panels ont mis en évidence les obstacles persistants : manque de semences améliorées, faible mécanisation des opérations post-récolte, difficultés d’accès aux marchés structurés, et faible visibilité commerciale.
Bassane Bakoulmde a replacé ces défis dans une perspective de marché : « Le marché des produits sans gluten connaît une croissance de 8 à 10 % par an au niveau mondial. La question n’est donc plus de savoir si le fonio a de la valeur. La vraie question est : sommes-nous prêts à saisir cette opportunité ? » Il appelle à une action collective sur plusieurs fronts : structuration de la production, renforcement de la transformation locale, amélioration de l’accès aux marchés et développement de partenariats durables avec les investisseurs.
Martin Komla Segoh, représentant le ministère de l’Agriculture, a insisté sur la nécessité d’aller au-delà des rencontres : « Il est essentiel de développer des activités génératrices de revenus, notamment à travers des approches coopératives. » Il a également souligné le rôle des étudiants et des restauratrices dans la structuration des maillons de transformation et de commercialisation.
Un premier bilan satisfaisant
À la clôture du festival, le bilan a été jugé positif par les organisateurs. Bassane Bakoulmde a salué l’affluence sur les stands et l’intérêt du public pour les préparations proposées : « Nos attentes ont été globalement comblées. »

Florane Adidjatou Pounpouni, représentant INADES-Formation Togo lors de la clôture, a réaffirmé l’importance de poursuivre la dynamique enclenchée : « Cette première édition du Festifonio a permis de mettre en lumière le potentiel du fonio, mais aussi de renforcer les échanges entre les acteurs de la filière. Nous encourageons la poursuite de ces initiatives afin de soutenir durablement les producteurs et promouvoir des systèmes agricoles résilients. »
Des attestations de participation ont été remises aux exposants en reconnaissance de leur engagement.
Cette première édition a posé des bases concrètes. Le fonio reste une céréale à fort potentiel dans un contexte de mutation des habitudes alimentaires mondiales et de pression croissante sur les systèmes agricoles africains. La filière togolaise dispose des acteurs, des savoir-faire et d’un cadre institutionnel naissant. La prochaine étape est celle de l’investissement et de la structuration industrielle, pour que la céréale ancestrale devienne un produit économique à part entière.